Je suis cette fille #9

31 août 2015

Assise dans ce fauteuil bien trop grand pour moi, j’observe ce bout de femme autoritaire. Elle ne nous jette pas un regard et ne dit pas un mot pendant de longues secondes, puis de longues minutes. Je regarde Hassan du coin de l’œil, lui, ne me regarde pas. Il observe le bureau,je l’imite pour faire passer le temps.

Sur le mur de droite se dresse une immense bibliothèque remplie de livres par centaines qui n’ont pas été ouverts depuis des années à mon avis. Elle ne doit pas avoir le temps de lire, à quoi bon avoir des livres pour ne pas les lire, à quoi servent les livres s’ils ne sont pas ouverts? Si nos doigts ne parcourent pas les pages? Si nos yeux ne boivent pas les mots? A quoi servent les auteurs et leurs histoires? À être juchés sur des étagères comme des tableaux,? Pour moi ces livres sont morts, ils n’ont pas d’âmes s’ils ne sont pas lus. De toutes façons, je ne suis pas sûre que cette femme ait une quelconque once d’humanité en elle. Je remarque de beaux livres, des éditions originales, des livres de droits, ce ne sont pas des version s poche comme chez moi, nous n’avons pas les mêmes moyens… mais moi je lis mes livres Madame! Et toc. J’esquisse un sourire en m’imaginant lui dire cette phrase totalement débile et enfantine. Ça faisait longtemps que je n’avais pas souris de la sorte…bêtement!

À gauche se trouve une commode avec au dessus un tableau, une nature morte, le contraire m’aurait d’ailleurs étonnée… Un tableau sombre et terne, le peintre devait être bien tourmenté pour utiliser autant de noir ou avoir une réelle aversion pour les coupes de fruits, j’hésite. Derrière son bureau, juste au dessus de sa tête, une batterie de cadres dorés tous identiques arborant fièrement ses diplômes tous plus nombreux les uns que les autres. À défaut d’être aimable elle semble compétente, on ne peut pas tout avoir dans la vie.

” Votre dossier est loin d’être bon!”

Elle balance cette phrase sans crier gare, entre le fromage et le dessert, à l’heure où l’on attend plus des réjouissances que des critiques. Je jette un regard furtif vers Hassan, il est impassible et moi livide…

Elle enchérit: “Il n’y a aucune raison valable professionnellement pour que puissiez rester en France après vos études Mr Mahmoud. Si vous voulez rester, il faut soit vous marier, soit faire un enfant. Maintenant c’est à vous de décider ce que vous voulez faire, ce sont les deux seules solutions.”

Ces mots tombent sur moi comme une bombe, je me liquéfie sur mon fauteuil crapaud, je sens le velours moutarde me happer, m’emmener vers les ténèbres. Quoi? Me marier? Faire un bébé? Je suis dans son bureau depuis à peine 10 minutes et elle me dit ce que je dois faire, elle me dicte ma vie à un point aussi important? Elle n’a pas vraiment dut bien faire son travail pour sortir des conneries comme ça plus grosse qu’elle, excusez moi du peu mais elle n’est pas si compétente qu’elle en à l’air moi je vous le dis!

Je reste coi sur ce siège puant le luxe, incapable de prononcer le moindre mot. Je regarde Hassan, toujours aussi impassible, on dirait que la vie lui coule dessus sans le mouiller, que rien ne l’atteint, que rien ne le touche, ne le choque dans cette situation. Il lui parle, je vois ses lèvres et ses mains bouger, il bouge toujours les mains quand il parle comme font les italiens, mais je n’entends rien. Mon pouls bat beaucoup trop fort dans ma poitrine et résonne dans ma tête, qui va exploser.

J’ai 20 ans bordel, je peux pas prendre cette décision. 20 ans, je suis encore un bébé, je ne peux pas faire un bébé! Et puis ma carrière? Moi qui voulais voyager, voir le Monde. Bon en même temps Hassan n’aime pas voyager et puis on n’a pas les moyens, dès qu’on met un peu de sous de cotés il les envoie à sa famille, car “ils en ont plus besoin que nous!” comme il dit. Ils vivent dans une grande précarité je le conçois mais parfois j’aimerais pouvoir faire ce que je veux de mon argent, vu la peine que je me donne pour le gagner, en plus de mes cours, je fais du baby-sitting et je travaille comme caissière à Carrouf. Parfois j’aimerais pouvoir me payer une fringue ou un nouveau sac comme mes copines.

Un bébé? Putain un bébé quoi! Mais non je peux pas, pas de suite. J’ai envie d’avoir des enfants jeune mais pas à 20 ans, merde j’ai trop de choses à faire pour m’encombrer d’un mioche. Déjà que j’ai pas eu d’adolescence car j’ai du m’occuper de mes frères vu que mes parents travaillaient tout le temps, je compte bien profiter de ma vie de “jeune adulte” comme ils disent dans les magazines qui traînent sur la table de la salle d’attente chez le docteur.

J’ai le sentiment que ma vie s’écroule quand elle prononce ces mots, faire un bébé oui, c’est sûr, je veux des “Minis-nous” mais pas tout de suite et surtout pas pour cette raison, pas comme ça. Faire un bébé parce qu’on s’aime, quand ça sera le bon moment, pas juste pour un titre de séjour! Non je ne peux pas, c’est impossible. Et puis rien que de m’imaginer annoncer la nouvelle à mes parents je manque de tomber dans les pommes, mon père me tuerai, enceinte ou pas!

Il faut déjà se lever, mais je n’y arrive pas, je me sens lourde, tellement, comme si mon corps était vide. Hassan me prend par la main pour m’aider à me sortir de ma moelleuse prison. Je lève les yeux vers lui, il me sourit et caresse le dos de ma main.

” Allez bébé faut y aller!”

Des mois que je n’avais pas vu ce sourire fendre son visage et encore moi pour moi: Lui, cet homme qui arbore ce sourire c’est MON Hassan, mon amoureux, celui du début, mon sauveur, celui pour qui je pourrais décrocher la Lune, celui qui m’a sauvé ce jour de Janvier, mon prince charmant. J’attrape sa main et la garde serrée dans la mienne, je ne veux pas qu’il me lâche maintenant que je l’ai retrouvé je vais tout faire pour le garder. Il est hors de question qu’il reparte loin, que la tristesse le gagne à nouveau, que la méchanceté reprenne le dessus. Je l’ai là au creux de ma main, Lui l’homme de ma vie, Lui cet ange venu des cieux, Lui mon Amour.

Une fois sortie du vieil immeuble, j’allume une cigarette, tire fort comme si ma vie en dependait, comme pour me donner du courage, comme si c’était la dernière fois que je fumais. Je ne lâche pas sa main, son pouce caresse toujours le dos de la mienne. Il fume pensif, je me tourne vers lui, plonge mon regard clair dans la profondeur de ses yeux avant de lui demander:

” Viens bébé on se marie!”

Il me regarde tendrement et m’embrasse à pleine bouche étouffant un merci.

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4 Commentaires

  • Répondre Pitch 31 août 2015 sur 18 h 51 min
    AH oui pas cool ça
    se marié comme ça
    bon j’attends la suite
  • Répondre Audrey Maman Poussinou 31 août 2015 sur 19 h 49 min
    Viiiiiite la suite !!!!!
  • Répondre SAM 1 septembre 2015 sur 14 h 07 min
    Trop trop bien ! Vivement la suite…
  • Répondre monica 4 septembre 2015 sur 8 h 59 min
    Tout d’abord, comme toujours, “Je suis cette fille” me prend aux tripes.
    Quand j’ai vu apparaître dans ma boite mail le titre de ton dernier article j’ai cru défaillir! J’avais peur que tu n’ai pas le courage de reprendre avant un petit moment.
    Malheureusement pour moi Bouygues bandesdecons me fait des siennes et plus d’internet depuis une semaine. Bref, je peux enfin le lire et du coup j’ai envie de reprendre du début pour me remettre dedans.
    Quand je pense que ce tu raconte est autobiographique ça me fend le coeur. Si tu habitais à côté je viendrai te faire un calin <3
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